6 – « EN SENS INVERSE »

C’était dans la nuit du mardi au mercredi (on avait découvert le drame de la rue Norvins le lundi matin) que Jérôme Fandor avait effectué sa promenade par les toitures et la cheminée du Palais de Justice jusqu’au mystérieux égout de la Seine.

Au moment où il était arrivé à l’embouchure qui donnait sur le fleuve, Jérôme Fandor avait été précipité à l’eau et ses reins se souvenaient encore, fort endoloris d’ailleurs, de la vigueur avec laquelle on l’y avait projeté. Mais Jérôme Fandor possédait par-dessus tout la qualité dominante des hommes énergiques : une parfaite maîtrise de soi.

Tombé dans le fleuve, il se laissa couler et, en bon nageur qu’il était, avança entre deux eaux, jusqu’à ce qu’il eût atteint l’abri de l’arche du Pont-Neuf. Là, Fandor souffla quelques minutes, réfléchit et murmura :

— Bizarre !

Puis, à mouvements réguliers, il se prit à tirer vers la berge opposée de la Seine, une coupe que n’eût désavouée aucun professeur de natation.

Sorti du fleuve il se dissimula prudemment derrière un tas de pierres qui lui faisait sur le quai un abri provisoire.

Jérôme Fandor dépouilla ensuite son pantalon et sa veste, tordit ses vêtements pour en exprimer l’eau. Il ne convenait pas, en effet, de réapparaître en public, ruisselant.

L’opération achevée, ses habits secs, en apparence tout au moins, Jérôme Fandor les revêtit en hâte puis, le plus simplement du monde, étant remonté sur le quai, avisant un cocher qui passait, sommeillant sur son siège, il se précipita dans la voiture et, de l’intérieur, jeta son adresse à l’automédon.

***

Le jeudi matin, comme il arrivait à La Capitale, un garçon s’approcha et lui murmura à l’oreille :

— Monsieur Fandor, il y a dans le salon une gentille petite femme qui vous attend depuis une heure. Elle n’a pas voulu dire son nom, elle prétend que vous saurez qui elle est.

— Comment est-elle ? interrogea Fandor, sans grande curiosité.

— Gentille, je vous dis, blonde, toute vêtue de noir...

Fandor interrompit le garçon :

— C’est bien. J’y vais.

Le temps de déposer son pardessus et son chapeau dans la salle de rédaction, Jérôme Fandor se trouvait dans le petit salon du journal, en présence de Mlle Élisabeth Dollon.

Aussitôt qu’elle aperçut le journaliste, la jeune fille s’avança vers lui, le regard lumineux, les traits rayonnants.

— Ah ! monsieur, déclara-t-elle en prenant les mains du reporter dans un geste ému d’instinctive gratitude, ah ! monsieur, je savais bien que vous nous viendriez en aide. J’ai lu votre article d’hier. Merci, merci encore, mais je vous en supplie, dites-le-moi, puisque mon pauvre frère est vivant, où puis-je le voir ? De grâce, ne me faites pas attendre.

Surpris par cette touchante apostrophe, Jérôme Fandor demeura un instant interdit.

La Capitale de la veille au soir avait en effet publié un article sensationnel de Fandor, dans lequel le reporter, désormais informateur attitré de l’affaire de la rue Norvins, avait, sous forme de suppositions et d’interrogations, raconté son aventure.

« Si, avait-il écrit en substance, Jacques Dollon, disparu de sa cellule où on l’avait laissé pour mort, s’était évadé du Dépôt par la fameuse cheminée de Marie-Antoinette, s’il était parvenu sur les toits du Palais, redescendu ensuite par une autre canalisation jusqu’à l’égout aboutissant à la Seine, cela ne tendrait-il pas à prouver, en admettant que la chose fût possible, que Dollon s’était échappé du Dépôt et s’en était échappé vivant ? »

Le journaliste, qui se laissait volontiers aller dans ses articles à une douce ironie, n’avait pu résister, en dépit de la gravité des circonstances, à compliquer encore l’imbroglio de l’affaire pour confondre la police, perpétuelle ennemie de l’informateur, et s’efforcer de lui persuader, ainsi qu’au public, que le héros de la cité Norvins était encore en vie, alors que Fandor était intimement persuadé que le malheureux peintre céramiste était mort et bien mort, conviction partagée d’ailleurs par nombre de témoins.

Mais le reporter comprit soudain tout ce qu’avait de cruel le jeu professionnel auquel il s’était livré.

Par cet article, il avait réveillé dans le cœur de la sœur de Dollon des espoirs qu’elle ne devait plus former. Il lui mettait à l’esprit des joies auxquelles elle ne pouvait plus prétendre.

À la vue de la malheureuse fille, vraiment charmante et pitoyable dans son renouveau de bonheur, Jérôme Fandor se sentit tout attendri. Il répondit avec sincérité à sa touchante pression de mains, hésitant, troublé, ne sachant comment s’expliquer.

Il murmura enfin, brusquant les choses, tant la scène prolongée lui aurait été pénible :

— J’ai eu tort, mademoiselle, grand tort de faire cet article dans le sens que vous savez et sans vous en avoir prévenue. J’aurais dû y penser. Certaines obligations professionnelles sont pénibles, car elles nous conduisent à troubler involontairement, bien involontairement, ceux dont on voudrait le plus ménager l’âme angoissée. Hélas, il ne faut pas que vous conserviez plus d’illusions que je n’en ai pu conserver moi-même... comprenez-moi bien, je vous jure que je vous parle avec toute la sincérité dont je suis capable, avec le vif désir de vous être utile, de ne point vous laisser espérer là où il n’y a plus d’espérances à avoir... De ce que j’ai pu apprendre, voir, de ce que je sais, il résulte, de façon bien précise, que votre malheureux frère n’est plus... Si j’ai pu douter de sa mort par moments, j’en ai à l’heure actuelle la certitude morale absolue. Il vous faut avoir beaucoup de courage : le temps est un grand maître. Cherchez l’oubli, mademoiselle, cherchez le repos !...

Après l’espoir qu’elle avait un moment conçu en lisant l’article que Fandor avait publié la veille, le coup était rude, les paroles du journaliste étaient cruelles, qui lui enlevaient toute pensée de revoir jamais Jacques Dollon en vie...

Un silence pesa.

Fandor, profondément troublé par le chagrin qu’il lisait sur le visage charmant d’Élisabeth, n’osait ajouter une parole, cherchait vainement une phrase de sympathie profonde pour calmer la grande douleur dont il était témoin...

Déjà Élisabeth se levait, prête à partir : la pauvre fille se rendait compte qu’il était inutile de prolonger l’entretien.

Elle avait besoin d’être seule pour sangloter à son aise…

Jérôme Fandor allait l’accompagner, lorsque, avec la familiarité courante dans les salles de rédaction, un garçon pénétra dans le salon sans même avoir frappé.

— Monsieur Fandor, c’est un homme qui demande à vous parler...

— Répondez que je ne suis pas là, fit-il.

Mais le garçon insistait :

— Monsieur Fandor, c’est qu’il a dit comme ça qu’il était le gardien du ponton des bateaux-mouches et qu’il venait rapport à l’affaire Dollon !...

D’un même mouvement, Jérôme Fandor et Élisabeth avaient tressailli.

Le reporter ordonnait :

— C’est bon, faites entrer, alors…

Mais, tandis que le garçon s’éloignait, Jérôme Fandor se tournait vers la jeune fille :

— Dites, mademoiselle Élisabeth, vous vous sentez assez forte pour entendre ce que vous allez entendre ? Si cet homme vient témoigner dans l’affaire de votre frère, que je ne veux même pas imaginer vivant... vous ne croyez pas qu’il vaudrait mieux...

— Je serai forte ! dit-elle.

Conduit par le garçon, le visiteur se présentait.

C’était un type de brave homme d’une quarantaine d’années, modestement vêtu. Il avait sur sa casquette les ancres d’or des employés des Bateaux Parisiens.

— Monsieur !... Madame !... serviteur !

Le pontonnier était fort embarrassé...

— Monsieur Fandor, reprenait-il, vous ne me connaissez pas, mais je vous connais bien, moi... Je lis vos articles tous les jours dans La Capitale. Vrai ! y en a qui sont tapés ! Aussi, j’dis comme ça à ma bourgeoise : « M’sieur Fandor, c’est comme qui dirait du roman-feuilleton, quand y raconte tous les crimes et toutes les histoires. » Sûr, n’est-ce pas, que vous devez y mettre des blagues là dedans ? Mais chacun fait comme y peut, pas vrai ?

Jérôme Fandor coupa court aux politesses de son admirateur :

— Bien sûr ! bien sûr ! répondit-il, mais qu’est-ce qui vous amène ?

— Oh ! ça, c’est des choses qui sont comme qui dirait extraordinaires ! Voilà. Justement, j’étais en train, hier, de lire votre article, rapport à ce que Jacques Dollon, pas plus mort que vous et moi, s’était échappé, en passant par les toits du Palais de Justice. Ça me faisait rigoler, moi, comprenez-vous, parce que je suis gardien au ponton des bateaux express de la station du Pont-Neuf. Cette affaire-là, censément, elle se passe dans mon quartier. Donc, justement, j’étais en train de lire à cet endroit où vous supposez aussi que le cadavre aurait très bien pu être dévoré par les rats à l’intérieur de l’égout... Eh bien, moi, m’sieur Fandor, j’viens vous affirmer que ça n’a pas été.

— Allons donc ! qu’est-ce que vous avez vu ?...

— Oui, ce que j’ai vu ?... eh bien, j’ai vu Dollon foutre le camp !...

À la déclaration du pontonnier, Élisabeth, toute blanche – d’une blancheur de cire – avait repoussé violemment son siège, et, les mains jointes, s’était élancée vers le pontonnier :

— Mademoiselle, expliqua Fandor, vient elle aussi déposer dans cette affaire... c’est pourquoi vos paroles l’intéressent à ce point... Mais, voyons, précisez-nous un peu comment vous avez vu Jacques Dollon s’évader.

— Eh bien, figurez-vous qu’hier matin j’m’étais levé un peu avant le jour pour vérifier les amarres du ponton qui ont pris du jeu ces temps derniers. J’ai bien cru remarquer à la bouche de l’égout en question une sorte de gros paquet qui est tombé dans l’eau. Seulement, faut vous dire que je dormais à moitié... Sur le moment, j’ai donc pas fait attention... d’autant qu’avec cette saleté de pluie il ne manque pas de saloperies qui tombent des bouches d’égout. Mais voilà-t’y pas que, quelques instants après, je remarque que le paquet, au lieu de suivre le fil de l’eau, dérivait au travers de la Seine, bien franchement, comme pour aborder de l’autre côté !

— Et alors ? alors ?

— Alors, ma petite dame, ne voilà-t’y pas que cette affaire-là a tourné derrière une arche du Pont-Neuf, si bien que je n’ai pas su ce qu’elle était devenue. Mais, comme je l’ai dit à ma bourgeoise, avec qui j’en ai causé ce matin, on ne m’ôtera pas de l’idée que c’est un gaillard qui n’avait pas envie de se montrer, que j’ai vu hier matin sauter de l’égout à la Seine et traverser le fleuve à la nage...

Le pontonnier fit une pause, puis reprit :

— Voilà tout ce que je voulais vous dire, m’sieur Fandor... Des fois qu’ça pourrait vous servir pour un de vos articles... Seulement, faudrait pas raconter que c’est moi qui vous l’ai rapporté, ça pourrait me faire des ennuis avec mes chefs.

Élisabeth Dollon n’écoutait plus.

Tournée vers Fandor, elle le regardait avec des yeux dilatés, brillants de fièvre, et tout bas elle murmurait :

— Il vit !...

Non ! Jérôme Fandor ne pouvait pas laisser la jeune fille une minute de plus sous le coup d’un récit qui devait l’impressionner, à coup sûr, mais qui cependant, n’avait aucune portée.

Il remercia en quelques mots le pontonnier d’être venu lui donner ces renseignements, puis il l’expédia.

Et, la porte refermée derrière lui, Jérôme Fandor s’élançait vers Élisabeth :

— Pauvre petite !

— Ah ! ne me plaignez plus !... je ne suis plus à plaindre !... Mon frère est vivant ! cet homme l’a vu !...

Il fallait bien que Jérôme Fandor la détrompât...

— Votre frère est sûrement mort, affirma-t-il, si c’était lui dont il s’agissait, ce n’est pas hier matin, mais avant-hier matin, que ce pontonnier l’aurait vu, et puis, je vous assure...

— Mais enfin, ce brave homme dit vrai...

— Je vous assure que j’ai de bonnes, de très bonnes raisons pour croire, pour être certain que le nageur qui a traversé la Seine n’était pas votre frère...

— Qui était-ce donc, mon Dieu ?...

Jérôme Fandor hésita un instant. Devait-il avouer son secret ? Il se contenta d’affirmer :

— Ce n’était pas lui, je le sais !..

Et tel était son ton affirmatif, si grande était la sympathie qui vibrait dans ses paroles, qu’Élisabeth Dollon, une fois encore convaincue que le journaliste ne parlait pas au hasard, baissa la tête et lentement se reprit à pleurer...

Jérôme Fandor laissa quelques instants la jeune fille s’abandonner à son chagrin, puis, doucement, il lui demanda :

— Dites, voulez-vous que nous causions un peu ?... Voyez-vous, je suis pris par des obligations terribles... je ne puis tout vous dire, et pourtant je voudrais tant vous venir en aide !... mais d’abord, avant tout, je vous en supplie, chassez de votre esprit cette espérance que votre frère est encore en vie...

Tristement Élisabeth essuya ses larmes, et d’une voix qu’elle s’efforçait d’affermir :

— Ah, monsieur, que vais-je devenir ? J’avais espéré en votre bon cœur, je croyais trouver auprès de vous un appui, une aide, vous me l’aviez promis, et voici que vous m’abandonnez... Oh ! je me rends bien compte, vos articles d’une part, votre attitude de l’autre, tout cela me trouble, me désespère… et si vous saviez, pourtant, combien j’ai besoin d’être soutenue, encouragée, je perds la tête d’être ainsi, et je suis seule, si seule...

La jeune fille ne put continuer, des sanglots étranglaient sa voix, tout son corps était secoué de tressaillements douloureux.

Jérôme Fandor se rapprocha d’elle et, lui parlant tout bas, affectueusement, éprouvant une grande sympathie et une immense pitié pour cette malheureuse, au charme de laquelle il se laissait prendre, il s’efforça de la consoler, de changer le cours de ses idées :

— Voyons, mademoiselle, calmez-vous un peu. Je vous ai promis de vous aider, je le ferai, soyez-en certaine. Voyons... mais, pour vous être utile, faut-il encore que je sache un peu qui vous êtes. Vous, votre famille, votre frère, quels sont vos relations, vos amis, vos ennemis. Il importe que j’entre dans votre existence, non pas comme un juge, mais comme un camarade qui s’intéresse à tout ce qui vous touche. Voulez-vous être en confiance avec moi ? Une fois renseigné, peut-être pourrons-nous unir fructueusement nos efforts et découvrir ce qui s’est passé, puisque le mystère demeure inexpliqué.

À l’intonation douce et si sincère du jeune homme, Mlle Dollon comprit qu’il disait vrai.

Cette pauvre épave humaine ne demandait qu’à se rattacher à quiconque voudrait lui montrer un peu de pitié.

Rapidement, sans grand ordre, mais de façon suffisamment claire pour être comprise, la jeune fille retraça pour le journaliste les grandes lignes de son existence, fort simple, aux côtés du frère qu’elle chérissait.

Elle parla de leur enfance, sans se douter que Jérôme Fandor – Charles Rambert – avait jadis joué avec elle.

Elle rappela en quelques mots l’assassinat de la marquise de Langrune – le premier épisode tragique de sa vie, depuis la mort horrible de son père, le vieil intendant Dollon qui, du service de la marquise, était passé à celui de la baronne de Vibray, et avait, lui aussi, péri victime d’un criminel.

Elle expliquait comment Jacques Dollon et elle, orphelins de bonne heure, étaient venus s’installer à Paris, riches du petit pécule dont ils avaient hérité.

Élisabeth était couturière, Jacques Dollon ouvrier d’art.

Peu à peu, le jeune homme, par son travail et son talent avait permis à sa sœur de quitter l’atelier et de venir vivre avec lui. Jacques Dollon se créant dès lors une certaine réputation, avait réussi dans sa profession. Déjà les deux jeunes gens prévoyaient pour l’avenir une honnête aisance.

Ils avaient quelques relations. Des gens riches s’intéressaient à eux...

Jérôme Fandor interrompait :

— Vous étiez toujours restés en bons termes avec la baronne de Vibray ?

Mais, à cette question, un éclair jaillit des yeux de la jeune fille :

— On a imprimé des horreurs, répondit-elle, sur cette pauvre chère baronne et sur mon frère. Les journaux, ces jours-ci, l’ont présentée comme une excentrique, comme une folle. On a dit pis encore, vous le savez. On a prétendu qu’entre elle et mon frère existaient des relations d’une intimité... que je répugne à préciser ; tout cela est faux, archi-faux. Certes, la baronne de Vibray, très bonne, très instruite, s’intéressait aux artistes en général et particulièrement à Jacques, mais cette préférence venait assurément des très anciennes relations qui existaient entre sa famille et la nôtre, et que je vous rappelais tout à l’heure... Après la mort de mon pauvre papa, Mme la baronne de Vibray n’a jamais cessé de s’occuper de nous. Le terrible malheur qui me frappe en la perte de mon frère s’aggrave encore pour moi en raison du suicide de la baronne, que j’aimais tant...

Jérôme Fandor, n’avait pas perdu un mot du récit de la jeune fille... Il précisa :

— Vous venez de dire « suicide », mademoiselle. Croyez-vous donc, comme tout le monde, que votre protectrice se soit volontairement donné la mort ?...

Élisabeth Dollon répondit, après une seconde de réflexion :

— Elle l’a écrit, monsieur... il faut donc bien le croire, et cependant...

— Cependant ?...

La jeune fille reprit, hésitante, passant la main sur son front :

— Cependant, monsieur, plus j’y réfléchis, et plus cette mort me paraît extraordinaire. La baronne de Vibray n’était pas d’un caractère à se donner la mort, fût-elle malheureuse, fût-elle ruinée. Bien souvent, je l’ai entendue parler de sa situation de fortune, même elle plaisantait des reproches que lui faisaient MM. Barbey-Nanteuil, ses banquiers, parce qu’elle aimait trop le jeu. Elle était horriblement joueuse, jouait aux courses, spéculait à la Bourse, aimait à parier.

— Les Barbey-Nanteuil ? ce sont les grands banquiers de la place de la Trinité, n’est-ce pas ? Les connaissez-vous, mademoiselle ?

— Un peu. J’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois MM. Barbey et Nanteuil chez la baronne de Vibray, qui nous invitait à de petites soirées. Mon frère, une fois ou deux, a eu recours à leurs bons conseils pour le placement de modestes sommes d’argent. Enfin ils lui ont fait vendre des céramiques à l’un de leurs amis, M. Thomery...

Le jeune homme interrogea :

— Vos relations sont-elles nombreuses à Paris ?

— Nous vivions très simplement, mon frère et moi. En dehors de la baronne, nous ne voyions guère que Mme Bourrat, une brave femme, veuve d’un inspecteur de la Ville de Paris, qui tient une pension de famille à Auteuil, rue Raffet. C’est justement chez elle, monsieur, que je me trouve actuellement, car, je vous l’avoue, je n’ai pas le courage de regagner le pavillon de la cité Norvins. Trop de souvenirs épouvantables m’y attendent, et, seule désormais dans la triste vie, j’ai été bien heureuse de trouver auprès de Mme Bourrat un peu de sympathie et un cordial accueil.

Le journaliste continua auprès de Mlle Dollon son patient interrogatoire.

— Revenons pourtant, dit-il, par la pensée et pour quelques instants seulement, à votre tragique domicile, mademoiselle. Dites-moi quelles étaient les personnes de votre voisinage avec lesquelles vous étiez en relations ?

La jeune fille réfléchit.

— « En relations » est le mot, répondit-elle, car nous n’avions aucune intimité réelle avec les habitants de la cité. Ceux-ci sont, pour la plupart, des rapins ou des ouvriers. Toutefois, nous voyions assez souvent un brave homme, un étranger, un Hollandais, je crois, nommé M. Van Hoeren. Il fabrique des accordéons et occupe un pavillon en face du nôtre, avec six enfants. Le malheureux est veuf depuis de longues années. Il y a aussi M. Louis, un graveur, qui venait quelquefois prendre le thé chez nous, le soir, avec sa femme, qui est employée des Postes. Nous n’avions guère d’autres relations.

La jeune fille s’interrompit. Il y eut un silence.

Jérôme Fandor se demandait qui, dans cet entourage des Dollon, pouvait avoir eu intérêt à la disparition du malheureux peintre céramiste, dont la situation modeste ne pouvait inspirer ni la jalousie, ni la cupidité.

Ayant réfléchi quelques instants, le jeune homme insista :

— Dites-moi, mademoiselle, lorsqu’à votre retour de Suisse vous êtes rentrée pour la première fois dans l’atelier où, quelques heures auparavant, s’était consommé le drame, n’avez-vous rien remarqué d’anormal ?

La jeune fille tressaillit, au souvenir de l’heure atroce qu’elle avait vécue.

Elle voyait encore les regards inquiets et curieux des commères, à son arrivée rue Norvins, puis le calvaire subi tandis qu’elle parcourait l’avenue de la cité jusqu’à l’entrée du pavillon.

La physionomie sympathique de Mme Béju, la femme de ménage aperçue devant la porte lui avait rendu quelque courage. Elle était montée alors sans trop de défaillance, discrètement suivie par un homme qu’elle ne connaissait pas, un inspecteur de la Sûreté qui, depuis la veille, n’avait pas quitté le lieu du drame.

Elle avait vu l’atelier en désordre...

Et, toute secouée d’émotion à ces souvenirs, Élisabeth Dollon répondit à Jérôme Fandor :

— Mon Dieu, monsieur, je n’ai rien remarqué de suspect. Mais il faut vous dire que je ne me suis pas livrée à un examen bien minutieux. J’avais hâte, à ce moment, de me rendre auprès de mon frère si injustement accusé, si...

Interrompant la jeune fille, le journaliste demanda :

— Votre frère, lors de son premier interrogatoire, a déclaré que, dans la soirée qui précéda le drame, il n’avait reçu la visite de personne. Comment expliquez-vous donc, à votre avis, que la baronne de Vibray ait été trouvée morte dans son atelier, à ses côtés, alors que personne ne l’avait vue entrer ? Votre frère ne s’est-il pas trompé ? Ses souvenirs étaient-ils lointains ? Qu’en pensez-vous ?

La jeune fille hésita à répondre. Elle regarda avec anxiété le jeune homme, puis baissa les yeux, fixant le plancher. Un tic nerveux agitait ses mains, elle enlaçait fébrilement ses doigts.

— Ayez confiance en moi, continua Jérôme Fandor, dites-moi ce que vous en pensez ?

Élisabeth Dollon se leva, fit quelques pas dans le petit salon et, se plaçant en face du journaliste :

— Vous venez, monsieur, répondit-elle, de réveiller dans mon cœur la plus terrible inquiétude que j’aie éprouvée depuis mon retour à Paris. Il y a là quelque chose de mystérieux que je ne m’explique pas. En effet, quelqu’un a dû venir voir mon frère dans la soirée. Je ne saurais l’affirmer mais j’en ai le pressentiment.

Jérôme Fandor poursuivait :

— Un pressentiment... Il faudrait plus que ça.

— Mais, s’écria la jeune fille, comme illuminée par une découverte soudaine, il y a plus : un fait...

— Parlez donc.

— Eh bien ! figurez-vous que, parmi les papiers épars sur la table de mon frère, à côté de la liste de noms et d’adresses, écrite sur du papier qui nous appartenait, avec de l’encre verte, une encre semblable à celle dont nous nous servions, or...

— Or... interrompit le journaliste, frappé de la logique de cette déduction, et voyant où la jeune fille voulait en venir. Or, vous en concluez que cette liste avait été écrite chez vous ?

— Oui, et ce n’est pas l’écriture de mon frère.

— Ni celle de la baronne de Vibray ?

— Ni celle de la baronne de Vibray.

— Et que contenait cette liste ?

— Des noms, des adresses, vous dis-je, de personnes que nous connaissions. Il y avait aussi deux ou trois dates...

— Et c’est tout ?

— C’est tout, monsieur. Je ne vois pas autre chose.

— C’est peu, en effet, murmura, désappointé, le journaliste... Toutefois, les plus petits détails ne sauraient être négligés.. Qu’avez-vous fait de cette liste, mademoiselle ?

— J’ai dû l’emporter avec les papiers qui se trouvaient chez nous, lorsque, avant-hier, je suis venue réunir quelques affaires avant d’aller m’installer à la pension de famille d’Auteuil.

— À l’occasion, conseilla Jérôme Fandor, voulez-vous me l’apporter ?

La conversation fut interrompue.

Un garçon prévenait Jérôme Fandor qu’on le demandait au téléphone, du Parquet.

***

Deux heures après, Jérôme Fandor, seul dans son bureau, devant du papier blanc, réfléchissait à l’article qu’il publierait dans La Capitale, le soir même.

De sa conversation avec la jeune fille, il ne voyait rien d’intéressant à tirer.

Au surplus, il se serait fait un scrupule de dévoiler au public l’existence intime de Mlle Dollon. Elle la lui avait racontée en toute confiance, et cela ne présentait, pour l’éclaircissement de l’affaire, aucun enseignement direct.

Si la Justice voulait savoir ces choses, de médiocre importance, il lui appartenait de procéder à son enquête. Pour une fois, le journaliste serait discret, d’autant qu’il n’y avait pas matière à reportage sensationnel…

Jérôme Fandor voulait se le persuader. Peut-être, s’il avait analysé le fin fond de son cœur, aurait-il pu y lire un sentiment très vague encore, très doux, un peu tendre, qui lui faisait considérer avec une certaine pudeur émue tout ce qui tenait de près, et même de loin, à la gracieuse jeune fille avec laquelle il s’était entretenu si longuement et qui lui inspirait, à n’en pas douter, une invincible sympathie...

Parlerait-il de la nouvelle version de la police, que son ami du Parquet lui avait téléphoné une heure auparavant ?

Oui. C’était indispensable.

Il ne fallait pas, vis-à-vis des lecteurs, passer pour ignorer l’opinion officielle... et cependant, combien ridicules lui apparaissaient les déductions policières !

La Sûreté, en effet, se fondait, pour affirmer que Dollon vivait, principalement sur les propos tenus par le pontonnier aux inspecteurs de la Sûreté, avertis par des bavardages que le bonhomme se vantait d’avoir vu l’évasion de Dollon.

Or, mieux que personne, Fandor savait ce qu’il fallait penser du mystérieux paquet... ou personnage, que l’on avait vu traverser la Seine à l’aube du mardi...

N’importe ! il devait rapporter l’opinion officielle... Il le ferait.

Toutefois, il adressa d’abord à la sœur de Dollon un pneumatique ainsi conçu :

« Ne croyez pas un mot de la version de la Sûreté que vous lirez ce soir dans La Capitale. »

Puis, s’étant remis au travail, il commença son papier :

TOUJOURS L’AFFAIRE DE LA RUE NORVINS

Le service de la Sûreté a refait en sens inverse le parcours indiqué par notre collaborateur Jérôme Fandor. – Par l’égout de la Seine, les toits du Palais et la cheminée de Marie-Antoinette, un inspecteur est parvenu jusqu’au Dépôt. – La Sûreté est convaincue que Jacques Dollon s’est évadé vivant.